Jérémie Le Hénaff : « À la recherche d’Avdo, conteur de poésie »

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L’une des principales difficultés de notre sujet était de le rendre vivant. En effet, 2024 marque le centenaire de la mort du poète mostarien Aleksa Šantić, ce qui nous donne l’occasion de nous pencher sur sa vie, son œuvre, son héritage et d’en faire un reportage.

Pour surmonter cette difficulté, on avait décidé d’inclure des séquences où des habitants de Mostar, interrogés au hasard, récitaient des poèmes de Šantić.

Les micro-trottoirs furent l’occasion pour notre équipe de nous faire la main, d’évaluer la popularité du poète dans sa ville natale.

Alors que nous avions déjà recueilli plusieurs poèmes aux quatre coins de Mostar, nous avons été mis sur la piste d’un certain « Avdo », professeur officieux de Šantić, qui serait en mesure de réciter par cœur ses vers. On nous avait confié qu’il travaillait le matin au marché où il vendait des herbes et de la rakija, l’eau-de-vie des Balkans. Nous étions intrigués et un peu amusés par l’existence d’un tel personnage dans la ville. Mais au cours du tournage, d’autres priorités sont apparues et nous avons un peu oublié Avdo, le récitateur de Šantić.

Lors de notre dernier jour de terrain, nous avions décidé de nous lever plus tôt afin de faire quelques images supplémentaires de la ville. Alors qu’avec Marijan, chargé de l’interprétation, nous traversions le marché de Mostar où les commerçants arrangeaient encore leurs étales, le souvenir du récitateur de Šantić me revint. On demanda « Avdo » et on nous conduisit à lui.

Derrière des dizaines de bouteilles de rakija, disposées sur une simple table, se tenait Avdo la soixantaine, doté d’une fière moustache. Il fut tout de suite partant pour participer au reportage. Après un bref passage à l’hôtel où un autre interprète, Irfan, se joignit à l’expédition, on retrouva Avdo qui voulut absolument réciter les poèmes devant l’église orthodoxe de Mostar.

Avdo était sans doute pieux, chose qui se confirma par la suite puisqu’il affirma à Marijan que si jamais quelqu’un venait à voler son stand pendant qu’il nous récitait les poèmes, cela serait une manifestation de la providence et qu’on ne pouvait rien y faire. Alors que j’étais quelque peu admiratif de cette philosophie de vie qui semblait nous promettre bien peu de tracas, Irfan me confia qu’Avdo n’aurait sans doute pas laissé si facilement son stand sans surveillance, s’il ne connaissait pas les commerçants autour pour veiller sur lui.

Après avoir remarquablement récité les poèmes d’Aleksa Šantić devant l’église orthodoxe, Avdo revint à son stand où rien n’avait bougé. Il nous confia également que Šantić n’était pas mort de la tuberculose, mais bien de la syphilis et que cela était bien connu des Mostariens. Pour le remercier, on lui acheta une bouteille de rakija à la figue, spécialité de Mostar. Nous pouvions commencer le dérushage, le sac à dos plein de rakija et de cartes SD bien remplies.

Avdo récite des poésies d’Aleksa Šantić qu’il connaît par cœur