En Bosnie, l’exode économique affecte les proches

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Conséquence d’un exode économique massif, plus d’un Bosnien sur trois vit à l’étranger. S’il n’est pas nouveau, le phénomène n’en finit pas de chambouler le quotidien des familles, des amis et des anciens collègues. Notre reportage à Banja Luka.

Romain Carrupt et Jovan Vujaković

Dans un bar à chicha du centre-ville de Banja Luka, Srđan Laketić se commande un nouveau café. À 25 ans et sans diplôme, le jeune homme ne parvient pas à décrocher un emploi stable dans la deuxième ville de Bosnie-Herzégovine. Comme beaucoup de jeunes de sa génération, il imagine son avenir loin de son pays. “Mon rêve serait de travailler en Suisse, pour être plus proche de ma sœur.

Les contacts virtuels ne suffisent pas

La jeune femme, qui a migré pour des motivations économiques, manque terriblement à son frère. “Ma vie a changé depuis son départ pour Zurich”, s’émeut Srđan, le regard profond et la voix basse. Depuis douze ans, il voit sa sœur seulement à Noël et à Pâques. “Je suis vraiment triste de ne pas la voir plus. On reste en contact via Internet, mais ce n’est évidemment pas pareil.

Srđan Laketić rêve de travailler dans un autre pays que la Bosnie-Herzégovine, comme son père et sa sœur. (Photo : Romain Carrupt)

Srđan vit également à distance de son père, très fréquemment hors des frontières bosniennes. Pour un meilleure salaire, cet ouvrier aligne les emplois temporaires en Allemagne depuis sept ans.

L’éclatement de cette famille n’a rien d’inédit, dans un pays où plus d’un ressortissant sur trois a quitté son pays natal. Selon des données partielles publiées en 2017 par la division immigration du Ministère de la sécurité de Bosnie-Herzégovine, l’exode est en effet une réalité pour 2 millions de personnes originaires du pays, comparées aux 3,5 millions de Bosniens vivant encore sur place.

650 millions d’euros envoyés par la diaspora en 2018

D’un point de vue économique, cette migration ne profite pas qu’à ceux qui partent. Selon la Banque centrale bosnienne, la diaspora a envoyé 650 millions d’euros au pays le seul premier semestre 2018. Ce chiffre, énoncé par le Courrier des Balkans, ne tient pas compte des transferts effectués en dehors des circuits bancaires. Mais toutes les familles ne recourent pas à cette forme de solidarité. Srđan ne reçoit pas de marks convertibles (BAM) de ses proches. “Ils craignent que je gaspille l’argent !”, sourit-il, avant de prendre un ton plus grave. “C’est pour ça qu’il faut que je parte moi aussi.

Un répertoire d’amis considérablement réduit

La migration économique ne touche pas seulement les familles. Elle affecte également les relations amicales. À l’institut français, situé dans le quartier culturel de Banja Luka, Milica Crnobrnja Mijatović compte ses nombreux proches partis à l’étranger. Et revoit à la hausse son premier calcul. “Finalement, ils sont au moins vingt à ne plus vivre ici !

Cette situation a des conséquences sur la vie sociale de la trentenaire. “Avant, quand je voulais voir quelqu’un, c’était facile. Aujourd’hui, je dois m’organiser pour sortir; mon répertoire d’amis s’est considérablement réduit.

Les liens amicaux perdurent malgré tout. “L’été dernier, un soir de festival, j’ai revu par hasard cinq ou six vieilles connaissances et rencontré certains de leurs enfants pour la première fois. C’était très émouvant.

Milica Mijatović indique qu’une vingtaine de ses amis travaillent hors de Bosnie-Herzégovine, pour un salaire correspondant à leur formation. (Photo : Romain Carrupt)

L’une des meilleures amies de Milica a déposé ses valises en Norvège. À Banja Luka, cette architecte du paysage en était réduite à surveiller des nettoyeurs de la ville, pour 350 euros par mois. “Ici, elle et son mari peinaient à nourrir trois bouches avec leurs deux salaires. À l’Ouest où elle vit désormais, son revenu suffirait à faire vivre les quatre membres de sa famille.

Des départs et de la nostalgie

Milica pourrait, elle aussi, gagner davantage à l’étranger. La professeure de français à l’Université de Banja Luka a toutefois choisi de rester. Elle ne critique pas la décision contraire de sa témoin de mariage. “Je comprends tout à fait qu’elle ait voulu occuper un emploi en adéquation avec ses compétences. Mon seul regret est de constater sa forte nostalgie du pays. Ce n’est pas évident de vivre loin de chez soi.

Devant la bibliothèque de son bureau, garnie des plus grands classiques de la littérature française, Milica ne s’attend pas à ce que la situation change de sitôt. “Les jeunes partiront tant que le pays ne valorisera pas leur savoir ou leur savoir-faire. Malheureusement, le népotisme et le clientélisme politique sont très ancrés dans notre société.” En 2016, l’ONG Transparency international attribuait à la Bosnie-Herzégovine un niveau de corruption supérieur à la moyenne mondiale, ce qui se révèle préoccupant pour un pays qui se veut démocratique.

L’Allemagne, destination favorite

Confrontés à cette réalité, de nombreux Bosniens s’en vont. En Croatie, Serbie et Slovénie. Mais plus encore en Autriche. Et surtout en Allemagne.

(Source : Ministère de l’Intérieur de Bosnie-Herzégovine)

En manque de main d’œuvre, le pays germanique favorise l’immigration depuis les pays non-membres de l’Union européenne, comme la Bosnie-Herzégovine. Depuis le 1er mars 2020, les postes vacants dans les entreprises allemandes ne sont même plus réservés prioritairement aux locaux et aux ressortissants de l’UE. Par ailleurs, l’immigration économique n’est plus limitée aux professions dites déficitaires.

En Allemagne et ailleurs, l’exode séduit les travailleurs de tous les secteurs économiques. En 2017, 350 médecins ont par exemple quitté la Bosnie-Herzégovine, selon l’Alliance syndicale des docteurs en médecine. Le Courrier des Balkans, qui a relayé ce chiffre, évoque une “faillite du système de santé intérieur”, en référence au manque de spécialistes. Les autorités bosniennes nient ce problème que les files d’attente dans les hôpitaux et les témoignages de citoyens ont pourtant tendance à confirmer.

Partir pour des emplois précaires

Reste que tous les migrants ne profitent pas des mêmes perspectives que les médecins. Lorsqu’ils exercent des métiers plus basiques ou que leurs diplômes ne sont pas reconnus, les Bosniens sont contraints d’occuper des emplois précaires, même si leur situation économique reste meilleure que dans leur pays d’origine.

Dans un quartier résidentiel de Banja Luka, des ouvriers s’activent à la construction d’un immeuble. En tirant la dernière taffe de sa cigarette, le chef de chantier Radoslav Boškić réfléchit au nombre de ses collègues maçons partis travailler à l’étranger. Ils sont six ces dernières années. “C’est peu en comparaison à d’autres entreprises”, commente le solide quinquagénaire aux yeux bleu perçant. “Et ce n’est pas un problème pour les remplacer, vu le taux de chômage important.

Dans sa cabane de chantier, l’employé du bâtiment déplore néanmoins un exode économique massif. “Je ne suis pas content quand des gens quittent le pays où ils sont nés et ont grandi. Mais je le comprends, vu les différences de salaire.”

Un exode antérieur aux guerres

À la fin des années 1980, Radoslav était d’ailleurs parti en Slovénie, “comme la plupart de mes collègues”. Son histoire personnelle rappelle que l’exode avait déjà cours avant les guerres de Yougoslavie qui ont déchiré les Balkans entre 1991 et 2001.

Aujourd’hui, le maçon n’entretient pas de contact virtuel avec ses anciens collègues. “Ce n’est pas parce que je suis déçu qu’ils soient partis. Quand ils viennent pour les vacances, je les vois.

Lors d’une récente visite, un ancien camarade lui a proposé un emploi en Allemagne. Radoslav a décliné. Mais il se demande quel sera son prochain collègue à s’ajouter à la longue liste des migrants économiques de la Bosnie-Herzégovine.

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